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28/04/2015

Au bistro de la toile. En deuil de Katmandou...

 

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- Je suis en deuil, Loulle

 

- Oh ! De qui Victor ? Dis-nous ?

 

- En deuil de Katmandou. En deuil d'un pays, d'une ville, d'un peuple fascinant. Un autre monde. Les maisons de bois sculptées en dentelles. Les palais. Les temples aux toits en pagode, ornés de motifs dingues, avec toutes sortes d’histoires de cul merveilleuses gravées dans le bois...

Le bruit des cloches aux pieds de chaque temple. Pleins de cloches que tu fais sonner, comme les Népalais, en guise de prières. Les Népalais, petits, avec leur futal serré sur les mollets et bouffant aux couilles, leur petit calot posé sur le côté. Leur sourire... Leur gentillesse.

Le marché. Des amoncellements de fruits, de tissus de défonce, d’étranges objets, de tresses rouges, noires, de gros légumes, de plants de ganga séchés, de blocs d’encens. Nanda, le taureau sacré, gigantesque, noir, avec une bosse énorme et une paire de couilles à te rendre modeste. Il avance paisible à travers la foule. Bouffe une banane à l’étal d’un marchand et continu.

Les sherpas qui descendent de la montagne. Jambes nues, en trimbalant tout leur bordel dans des couffins de jute qu’ils portent dans le dos, accroché à une sangle qui leur passe sur le front. Claudicants, sautillants...

Le masque effrayant de Beyrab. En or. Énorme. Avec des prunelles de feu et des dents acérées... Représentation de Kali la noire...

Et la fantastique fête de la Déesse Vivante à Katmandou... Des milliers et des milliers de mecs, de femmes agglutinés sur les marches en pyramide des temples de la ville. Ces temples maintenant écroulés... Les chars colossaux. En bois massif. Plusieurs fois centenaires. Ils parcourent la ville, tirés par des centaines de népalais. Grinçants, cahotants sur leurs grosses roues pleines, en bois. Á l’intérieur, dans une bonbonnière de soieries éclatantes et de pierreries étincelantes, la Déesse vivante. Petite merveille de grâce, de beauté juvénile, de pureté. Somptueusement habillée d’or, d’azur et de pourpre. Les Népalais qui psalmodient, qui se pressent pour voir la Déesse de près. Qui s’emplissent les yeux, puis se voilent la face, comme éblouis par tant de beauté... Tous les temples, toutes les statues ornées de fleurs, enduites de beurre, peintes avec des poudres sacrées. Le combat de Ganesh, le dieu éléphant, avec les esprits néfastes devant la statue de Shiva... Nanda, notre pote Nanda le taureau qui déambule dans la foule qui s’écarte sur son passage. Seul. Énorme...

Et le temple des singes ! Faut d’abord traverser la rivière, là où ils font cramer les calanchés. En ce moment, les bûchers brûlent, brûlent... Puis tu crapahutes un peu, tranquille, sur un chemin étroit qui te mène à un petit village habité par des tibétains. Et le petit marchand de gnôle de fruits ! Parfumée qu’elle en peut plus. Puis tu attaques la montée vers le temple, à travers les arbres. Il y a plein de singes qui te montrent leur cul rouge ! Tu vois le stupa qui te regarde d’en haut. Et ça grimpe, merde...

 

- Tu ne nous avais jamais raconté ça Victor !

 

- C'est un de mes jardins secrets.

 

- Continue.

 

- Tu arrives enfin en haut, sur l’esplanade du temple. Au milieu, le stupa. C'est une sorte de tour. Énorme. Avec quatre yeux sur quatre faces, qui regardent les horizons. Il est tombé celui-là. Écroulé sur lui-même. Tout autour, plein de moulins à prières. Des espèces de cylindres verticaux qui tournent en grinçant autour d’un axe. Tu fais le tour par la gauche, en laissant traîner ta pogne qui fait tourner tous les cylindres. Á chaque coup, c’est une prière ! Pas à te casser le trognon. La mécanique au service de la bondieuserie 

Au nord, en direction des grandes chaînes de l’Himalaya, il y a la pagode qui abrite un énorme Bouddha. En or. Á ses pieds, pleins de lamas tibétains avec la boule à zéro, mais avec la robe grenat foncé, pas safran comme les autres bonzes. Faut dire que ceux-là, c’est les kakous de la profession ! Des pros. Les mecs du Grand Véhicule comme ils disent. Pas ceux du Petit Véhicule. Faut pas confondre. Directement en prise avec le Nirvana les mecs. Suppression des intermédiaires. Toute la journée ils chantent des psaumes, des espèces de litanies monocordes, en tibétain.

Á une certaine phrase, il y en a un – un gros balaise - qui balance un grand coup sur un gong de deux mètres de haut. Le bruit que ça fait ! Bas, sombre, vibrant longuement. Ça te pénètre la viande, t’aiguise les nerfs. Il redouble, il tape encore, en augmentant le rythme. Puis il s’arrête et il y a trois autres lamas qui embouchent de longues trompettes noires, longues, fines, droites. Le bout, avec un petit pavillon recourbé vers le haut, est posé par terre. Et ils soufflent les mecs ! Longtemps, longtemps… Ça résonne dans la pagode, ça résonne jusque dans la vallée que tu vois en bas... Le pied !  T’oses pas les déranger ces mecs-là. Ils planent trop haut pour nous. D’ailleurs ils ne nous voient même pas. On peut s’asseoir à côté, tomber le chiloum, ils s’en foutent... Et au loin, l’œil du stupa tourné vers le nord-ouest regarde la grande chaîne des Annapurnas. Écrasante de blancheur verticale taquinant des abîmes de ciel. Fantastique. Mais faut qu’il fasse beau. Émergeant de la brume, on dirait une escadre de grandes frégates blanches, toutes voiles déployées, cinglant vers l’éternité.

 

- ...teng ! Le pied Victor.

 

- Maintenant tout est en partie détruit. Ce peuple souffre. Ces gens pleurent. Mais ce pays est éternel. Il en a vu d'autres. Il se relèvera. Comme il relèvera ses temples, ses stupas. Allez, Loulle ! Mets-nous une tournée. Pour oublier...

 

 

Illustration : merci à Chimulus

 

 

 

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