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08/05/2015

8 mai, la Victoire. Sous un soleil menteur...

 

 Le passe-droit de la HONTE

 

On commémore la Victoire de 1945. Tout cela semble lointain, suranné, dépassé… Et pourtant, « il est encore fécond le ventre de la Bête ». Tiens, je vais vous raconter une histoire. Une histoire authentique que je tiens de la bouche même de celui qui en fut le seul « héros » survivant.

Laurent Pascal était dans sa vingtaine année à la Libération. Cet homme a eu de la chance. Beaucoup de chance: il fut le seul rescapé, l'unique survivant d'un massacre au cours duquel trente-cinq de ses camarades du maquis Ventoux ont été assassinés par les Nazis et leurs sordides complices français de la milice. Cela s'est passé à Izon-la-Bruisse, petit village des contreforts drômois du massif du Ventoux, près de Sèderon. Leur section a été vendue par des miliciens. Prisonniers, ils vont être massacrés. Écoutons son récit :

 

« Il est environ 13 heures. Un beau soleil d'hiver fait scintiller la neige autour de nous.

 

Un soleil menteur...

 

- Vous quatre là. Avancez. Allez! Plus vite que ça!

 

Ce sont ceux qui se trouvent du côté d'Eygalayes. Je me trouve moi-même à l'autre extrémité de la colonne. Ils partent derrière le bâtiment. Nous ne voyons pas ce qui se passe mais nous entendons une première, puis une seconde rafale de mitraillette: les quatre premiers fusillés d'Izon viennent d'être abattus...

 

Le premier tueur, un milicien, un Français comme nous, sa sale besogne terminée, revient. Un autre "prend livraison" des quatre victimes suivantes, toujours à partir de l'autre bout de la colonne. Il les conduit derrière la ferme en passant par l'angle Ouest alors que les premiers étaient passés par l'angle Est.

 

Rafales...

 

Mes camarades, pétrifiés mais courageux, attendent la mort...

 

Les bourreaux, se remplaçant, alterneront ainsi côté Est et côté Ouest jusqu'au quatre derniers: le Toubib, un jeune homme de Saint-Auban, un autre jeune et moi.

 

C'est notre tour...

 

Nous savons parfaitement ce qui nous attend. Les rafales de mitraillettes et les plaintes de nos camarades ne nous laissent aucun doute sur ce qui se passe derrière la ferme.

 

Je suis pourtant étonnamment lucide. Crever pour crever, je ne vais pas me laisser tuer comme un mouton. Je suis décidé à tenter ma chance.

 

Le milicien dont c'est le tour de nous conduire au massacre, un homme d'une quarantaine d'années, nous fait passer devant lui. Je l'observe en marchant. Il n'est pas très à l'aise me semble-t-il. Arrivé au coin de la ferme, j'aperçois les cadavres ensanglantés de mes camarades étendus dans la neige. Le Toubib, qui est derrière moi, a compris que je veux tenter quelque chose.

 

Je regarde une dernière fois le tueur, puis mes camarades morts. Le Toubib se rapproche de moi et me souffle:

 

- "C'est le moment. Vas-y!"

 

Je me rue en avant. J'ai le temps d'entendre mon copain Blanchet, abattu mais pas encore mort me crier: "Merde! Rolland." C'était son vœu de bonne chance. Un cri qui me va droit au cœur et me donne des ailes. Je cours de toutes mes forces. C'est un pré nu et plat, sans le moindre obstacle. Il y a bien une rangée de pommiers en contrebas, mais je préfère foncer droit devant moi.

Le Toubib me suis. Mais il n'a pas ma jeunesse. Il sera mon bouclier. Volontairement? Je le crois...

 

Les souliers de Toto - que j'ai maudits ce matin - me serrent et tiennent bien à mes pieds malgré l'absence de lacets. Une chance. J’entends le bruit sec des mitraillettes et des fusils. Les balles sifflent autour de moi, ricochent en miaulant sur des rochers...J'ai environ 400 mètres à parcourir, à découvert, dans la neige.

 

Les premiers instants de surprise passés, tous les boches  et les miliciens, qui attendaient, décontractés, que le massacre fut terminé, réagissent et me tirent comme un lapin. J'entends des éclats de voix, des ordres aboyés en allemand. Je perçois des éclatements de grenades autour de moi...

 

Je ne pense à rien. Je fonce, je fonce...

 

Cette course éperdue dure environ une minute. Il me semble que je n'arriverai jamais au bout du champ. Mon cœur bat la chamade, mais j'ai conscience que j'ai la joie de le sentir battre!

 

J'arrive au bout du champ. Je saute un petit mur qui me met provisoirement à l'abri des tirs de mes poursuivants. J'ai la présence d'esprit de ruser pour les égarer: je fonce ostensiblement en direction du village, puis, en me baissant, je remonte dans mes traces et fonce vers la montagne, en direction opposée.

 

La ruse a pris: les Boches se ruent vers la route. Ils me chercheront tout d'abord en direction de Séderon, me laissant quelques précieuses minutes de répit. Maintenant à couvert, je grimpe à toutes jambes les premiers escarpements au-dessus d'Eygalayes. Je passe devant une ferme. Le paysan, qui a assisté impuissant à la fusillade de la fenêtre de sa chambre, craint que je ne m'arrête chez lui. Je n'en ai pas la moindre intention et je le lui dis.

 

Á ce moment-là je me considère comme presque sauvé. J'ai en tout cas gagné la première manche. Je connais parfaitement la montagne, je suis jeune, fort et entrainé. Et puis j'ai ma peau à sauver… »

 

Alors souvenons-nous, et méditons sur les redoutables tensions que des égoïsmes nationaux irresponsables font ressurgir. 

 

Illustration X – Droits réservés

 

Commentaires

HEY TOTOR
Il se nommait LAURENT ou ROLLAND?
Le DOC.

Écrit par : DOC FOFO | 08/05/2015

Il s'appelait Laurent Pascal, mais son nom de maquis était Rolland Perrin. Le groupe massacré a été vendu par deux miliciens infiltrés qu'ils considéraient comme des camarades de maquis, les dénommés Cyprien et Noiret (probablement des noms d'emprunts.)

Écrit par : victor | 08/05/2015

Bonjour,

J'ai lu avec attention et émotion ce témoignage, merci de l'avoir rappelé en ce jour particulier..!

Écrit par : Pierre CHANTE | 08/05/2015

J'ai eu l'honneur de rencontrer Laurent Pascal. Un héros qui ne se gargarisait pas de ses actions, qui n'avait ps haine. Mais qui a eu les couilles de ne pas accepter de se laisser tuer comme un mouton.
Parmi ces jeunes massacrés à Izon, il y avait deux jeunes de mon village. Il ne reste d'eux qu'un nom de petite rue...

Écrit par : victor | 08/05/2015

Merci pour cette précision. J'ai eu pour prof de français au collège Aimé VIELZEUF du Maquis " BIR HAKEIM ". J'ai été bien ami avec l'écrivain Cévenol Pierre Albert CLEMENT et surtout j'ai eu la chance de passer une après midi complète avec le fameux CAMARGUE. Il en ressort que ces gens là en avait eu beaucoup dans le pantalon mais faisaient tous preuve d'humilité et parlaient sans haine , de grands hommes.

Écrit par : DOC FOFO | 09/05/2015

Vielzeuf, un rude des maquis cévenols. Moi j'ai connu pas mal de ces durs en faisant le "nègre" pour écrire le livre d'un des chefs des maquis Ventoux, Jean Garcin, dit Bayard. (Qui plus tard sera président du conseil général de Vaucluse (à l'époque où ce département, comme son frère gardois n'étaient pas encore gangréné par la crapule fasciste...)

Écrit par : victor | 09/05/2015

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