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20/10/2015

Mon toubib chez les ploucs.

toubibs dessin tiers payant.jpg

 

Il m’arrive d’aller chez mon toubib « référent ». Il me prend la tension, me demande si ça va, je lui réponds oui, alors il regarde ma fiche sur son ordinateur (financé par la collectivité) et renouvelle l’ordonnance sur les quelques médicaments qu’il me prescrit, sans vérifier si ces médicaments ne sont pas considérés comme ne servant à rien par l’ANSM (agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé). Je lui donne ma Vitale et paie 23 euros pour ce service qui dure en gros cinq minutes. (Quand je vais voir mon toubib « chez les ploucs », au fin fond de la Lozère, l’été, ça dure plus longtemps et c’est plus sérieux comme examen…). Puis je vais chez mon potard qui me délivre les poutchingues ordonnées par le toubib. Là encore je donne ma Vitale et…je ne paie rien.

 

Ce qui marche très bien avec les pharmaciens rend littéralement fadas les toubibs ! Ils ont manifesté il y a quelques jours. Ils ont fait une grève largement médiatisée. Leurs élections professionnelles ont fait une large place aux opposants les plus radicaux de cette mesure de la loi Santé : instituer le tiers payant chez les médecins. Ils pourrissent littéralement la pauvre Marisol Touraine, leur ministre de tutelle, qu’ils nomment très élégamment « MST ». Etrange. Etrange. Qu’est-ce que ça cache ?

 

Leur argument principal : retards de paiement, paperasserie supplémentaire. Ils diffusent des tracts incendiaires dans le but de retourner l’opinion largement favorable au tiers-payant, balançant des mensonges patents du genre :  « mon médecin aura moins de temps pour m’écouter et me soigner à cause du travail administratif supplémentaire »,  « je ne choisirai plus mon médecin généraliste », « je ne choisirai plus les autres médecins spécialistes », « mon médecin ne pourra plus prescrire librement ce qui est bon pour ma santé », « le tiers payant a un coût mais c’est moi qui vais le payer », « mes données de santé ne seront plus soumises au secret », « finalement, ce qui sera bon pour ma santé sera décidé par l’administration et les mutuelles ». Toutes assertions hors de la loi Santé et relevant du fantasme et même du bourrage de crâne.

 

En fait, les toubibs ont peur de regarder la réalité en face : leur situation « libérale » est une aberration puisqu’ils sont en fait payés par les prélèvements obligatoires à travers la Sécu (et les mutuelles), faisant en fait d’eux des fonctionnaires qui refusent de l’admettre. Les médecins ont en charge un service public et ont des obligations : avoir une localisation qui fait que tous aient accès à un médecin sur territoire, faire des soins à un tarif opposable. Obligations qui sont loin d’être tenues. Au niveau tarif, si tel généraliste conventionné prend 23 euros, tel autre non conventionné prendra 40 euros pour le même boulot. Au niveau localisation, pour ce que je connais, en Provence, dans ma région avignonnaise, il y a pléthore de toubibs. Mais en Lozère, l’été, après deux Roumaines et un an sans personne,  il y en a un au plus proche village (8 km), un Espagnol, très compétent et attentif à ses patients (en non à ses clients). Son cabinet est mis à sa disposition, ainsi que son logement, par la municipalité. Et les « ploucs » sont bien contents.

En France la médecine est organisée de façon paradoxale : fonctionnement totalement libéral mais avec un financement public. Résultat : certaines régions ont vu la moitié de leurs cabinets fermer. Á l’horizon 2025 il y aura moins de 23.000 généralistes en cabinet contre 56.000 aujourd’hui. Les jeunes étudiants délaissent la spécialité « généraliste » pour d'autres plus glorieuses, plus rémunératrices.

Sont-ils réellement à plaindre, ces enfants gâtés de notre société ? La collectivité – donc nos sous - paie leurs longues études. Ne serait-il pas normal qu'en retour les toubibs acceptent au moins pour quelques années de s'installer là où leur présence serait la plus nécessaire ? Mais il est plus « sexy », plus confortable, plus rémunérateur de s'installer à Paris, Nice, Aix ou Avignon plutôt que dans le Nord, la Creuse ou la Lozère... Alors, lorsqu'on aura le temps, on les plaindra...

 

Est-il anormal que la collectivité qui les paie veuille avoir un droit de regard, voire de contrôle sur leur localisation ainsi que sur leur activité ?

 

Rappelons qu’en plus de leur paiement à l’acte, les médecins touchent un forfait plus que conséquent (5.000 euros par mois en moyenne) s’ils respectent des « objectifs de santé publique » comme l’informatisation du cabinet, la prescription de médicaments génériques, la vaccination des anciens contre la grippe, le dépistage des cancers du sein et du colon, etc. Mais ils sont aussi contrôlés s’ils prescrivent trop de médicaments aux vieux, trop de transports sanitaires pas indispensables, trop d’arrêt maladie, etc. On voit donc que les médecins « libéraux » ne sont pas si libres que ça. Ce qui est normal et logique compte tenu de qui les paie !

 

Une autre de leurs griefs : être à la merci des mutuelles. Ce qui n’est pas faux et recevable. Et tient, coucou, le revoilou ! L’une des plus redoutables des mutuelles - Malakoff Médéric – dont le patron est… Guillaume Sarkozy, oui, monsieur frérot prétend « contrôler les gestes médicaux », « accéder aux données individuelles des assurés », « adapter les cotisations aux comportements individuels des assurés ». Mais il n’y a rien, dans la loi Touraine, qui conforte ces prétentions de mutuelles quoi ont depuis longtemps perdus leur vocation d’économie « sociale et solidaire » et qui ne jurent plus que par le fric. Elles sont les armes les plus dangereuses oeuvrant pour ce dessein de toujours des assureurs et financiers privés : la mise à mort de la Sécu et son remplacement par les assurances privés. Et la gauche au pouvoir (??!!) n'est pas la dernière à participer à ce dépècement de l'un des fleurons de notre modèle social. Le plan massif d'allègement des cotisations sociales (plus de cotisation sociales employeurs pour le smic et rabotage significatif jusqu'à 1,6 smic, etc.) sans qu'un financement ne soit trouvé est significatif de cette collusion de « J'aime l'entreprise » avec le Medef.

La tactique pour la mise à mort de la Sécu ? On ruine celle-ci (qui pourtant arrive à baisser son déficit!) de façon à la déconsidérer vis-à-vis des assujettis ; parallèlement, on prend prétexte de ce déficit abyssal pour baisser les taux de remboursement des médicaments, voire on dérembourse des médicaments considérés comme peu efficaces ; le résultat est un transfert du remboursement du reste à payer sur les assurances dites « complémentaires ». Ce faisant, on habitue le cotisant à s'appuyer de plus en plus sur les assurances privées et à critiquer la Sécurité sociale. C'est de l'action psychologique destiné à préparer les cerveaux (déjà karchérisés par la télé et les merdias) à l'abandon progressif de la Sécu.

Dans cette stratégie, il est des dispositions qui sont présentés comme des « avancées sociales » et qui sont tout le contraire. C'est le cas de l'Accord national interprofessionnel (ANI) qui rendra obligatoire, à dater du 1er janvier 2016, l'adhésion des salariés à une assurance complémentaire santé d'entreprise. Mumm ! La bonne soupe pour les assurances privées, au détriment de la protection sociale collective ! Un énorme gâteau.

Des millions de salariés vont ainsi être obligés de souscrire des contrats collectifs d'entreprise gérés, évidemment, par les assurances privées. Le Conseil constitutionnel a en effet imposé qu’en absence d’accord d’entreprise ou de branche, la complémentaire santé soit choisie par l’employeur. Des grands groupes vont donc balayer les petites mutuelles pour se partager la gamelle ! Cette pseudo avancée sociale va accroître les inégalités entre salariés puisque la couverture différera d'une entreprise à l'autre. Il va de soi que les employeurs opteront pour une couverture limitée à un panier de soins minimum ; dès lors, les salariés qui voudront plus de couverture...devront se payer un complémentaire supplémentaire ! Au fou ! Mais tout ça, on ne vous le dit pas dans les merdias aux ordres...

Oui mais alors, on fait quoi ? On rend toutes ses prérogatives à la Sécurité sociale. A défaut d'un remboursement à 100 % - ce qui devrait être pourtant la norme – il suffit de créer, au sein de la Sécu, un département d'assurance volontaire, couvrant le remboursement de ce qui ne serait pas pris en compte par la Sécu principale. Avec évidemment, pour l'assuré, le versement volontaire d'une cotisation qui, de toute façon, serait bien moins chère que celle des assurances « complémentaires » privées, mutuelles ou non. Et, surtout, supprimer toutes les exonérations de cotisations car, si les entreprises ont de l'argent pour payer des complémentaires d'entreprise, pourquoi n'en auraient-elle pas pour payer des cotisations à la Sécu ?

Dès lors, les craintes des toubibs de ne pas être payés, de devoir faire un travail administratif parasitaire dans la jungle des quelques 400 organismes d’assurances complémentaires.

 

Tè ! Le mieux, c’est encore de ne pas être malade !

 

Illustration:merci à Frizou  

 

Sources :

http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/dossier/201...

http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/201...

http://www.mediapart.fr/journal/france/191015/tiers-payan...

Commentaires

Globalement, il y a du vrai, mais il y a aussi des approximations.
Le problème du Tiers Payant Généralisé en tant que tel ne pose pas de question en tant que tel, pas plus que la rémunération sur objectif de santé publique, parce que l'exposé des motifs pour les mettre en place sont une efficience médico-économique.

Le problème, c'est leur utilisation et leurs effets pervers.
Par exemple, trop d'arrêts maladies de complaisance, c'est mal.
Mais un arrêt maladie justifié, c'est bien. Quand la Sécu vous met en procès parce que vous prescrivez des arrêts en nombre supérieur à la moyenne du département, c'est une aberration!
On ne prend pas en compte la démographie des patients!
Forcément, si vous voyez des enfants et des retraités en grand nombre, que vous faites 80 patients par jour, vous pouvez faire 2 arrêts de travail qui passent inaperçus, mais quand vous prenez le temps et ne voyez que 30 patients dans la journée, que parmi ceux-ci, il y a nombre de salariés qui subissent des pressions au travail, qu'ils sont bardés de troubles musculo-squelettiques, etc. vous les mettez en arrêt et la Sécu vous tombe dessus.
De nombreux médecins de ces zones où l'emploi est sous pression sont en burn-out, démissionnent pour s'installer ailleurs ou se suicident. Ça arrive malheureusement trop souvent.

Pour le TPG, il ne poserait aucun problème s'il était, comme vous le proposez, au sein d'un système uniquement solidaire avec une Sécu qui rembourse à 100% (quoiqu'on voie bien la dérive de la Sécu avec les arrêts maladie).
Mais, avec le cadeau fait aux complémentaires de rendre la complémentaire obligatoire, c'est un moyen simple et facile de diminuer progressivement le remboursement de la Sécu et le patient n'en saura rien, initialement, puisque la complémentaire paiera le reste. Sauf que le tarif de la complémentaire va augmenter, plus rapidement que ce qu'elle rembourse.
Et comme la complémentaire peut organiser un réseau de professionnels qu'elle rembourse, elle peut dire quels traitements elle choisit de rembourser ou non. Sur des critères économiques et non d'efficacité médicale.

Je sais pas pour vous, mais, si on me dit de ne pas prendre un médicament plus efficace juste parce qu'il est plus cher et que les actionnaires de ma complémentaire veulent s'engraisser sur ma maladie, je le prendrais pas très bien.
C'est ça qui préoccupe énormément les confrères, ce contrôle économique, comme si on était des vendeurs de saucisses.

Si on n'était que des aigris obsédés par l'argent et méprisants les patients, on ferait pas ce métier.
On serait DRH chez Air France.
Ou on partirait à l'étranger. L'ensemble des médecins des pays limitrophes travaillent moins d'heures par semaine et sont payés plus que les médecins français.

Ce qui va se passer, avec ça, c'est que certaines consultations, entre deux pour un résultat biologique, un vaccin rapide, une consultation de suivi, qui n'étaient pas facturées par la plupart des collègues, vont le devenir, pour rattraper la perte de 40% des mutuelles qui renaclent à payer (chez les pharmaciens) pour la part complémentaire.

Et, en effet, ce système inflationniste va faire augmenter les dépenses sans modifier les recettes (90 milliards de fraude sociale) et contribue à asphyxier la Sécu.

Ah, au fait, les renoncements aux soins pour motifs financiers concernent les dépenses de dentaire et d'optique, deux domaines où la Sécu a été désengagée. Il y a assez peu de renoncements aux soins chez les généralistes.

Bien à vous.

Écrit par : Pitcholl | 22/10/2015

Et, pour les données médicales, il y a tout un pan de la loi santé qui les concernent et visent à mieux partager ces données avec les complémentaires. Dont certaines sont assureurs.
Le dossier médical partagé, outil de gestion par le patient de sa santé, a été sabordé au bénéfice d'un système partagé surtout avec les complémentaires.

Je crois que vous vous trompez "d'ennemi" en tapant uniquement sur les médecins. Nombre d'entre nous pratiquent déjà le tiers payant, sommes à l'écoute et dévoués.
Et oui, quand on croit à un système solidaire, on reproche aux gouvernants de le casser pour l'intérêt des puissants.

Écrit par : Pitcholl2 | 22/10/2015

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