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24/12/2016

La crèche et le premier Réveillon selon Sein-Cavanna

crèche comique 1.jpg

 

Résumé des chapitres précédents.

Par dessein politique plutôt que par passion amoureuse, Dieu séduit la vierge Marie et lui fait un enfant. Joseph, fiancé de la jeune fille, prend d’abord mal la chose. Mais au fond c’est une bonne pâte et il se résigne au ménage à trois, quoiqu’il ne puisse se débarrasser tout à fait de l’habitude d’ouvrir les placards pour voir si Dieu, en caleçon, n’y est pas caché. La vierge Marie accouche dans des conditions d’hygiène déplorables. Le petit Jésus naît de père inconnu. Jusqu’ici, tout ça n’est pas très moral. C’est parce que Dieu n’est pas encore chrétien. Patience !

 

 .../...

 1. Et après que les anges se furent retirés dans les profondeurs du ciel, les bergers s’entre-regardèrent et se dirent les uns aux autres  : « Mouais… »

 2. Et ils dirent encore : « Bof ! » Et puis : « Allons toujours voir, ça ne peut pas être plus moche qu’ici. » Et ils descendirent tous à Bethléem, et quant aux moutons, qu’ils se gardent donc tout seuls, on ne peut être partout à la fois.

 3. Et les bergers furent dans Bethléem, et ils cherchèrent la crèche, et voici. Des crèches, ce n’est pas ce qui manquait, à Bethléem.

 4. Et toutes ces crèches étaient pleines de gens venus pour le recensement et qui n’avaient pu trouver de place dans l’hôtellerie.

5. Et parmi ces gens il y avait une grande quantité d’enfants nouveau-nés, car la fin décembre vient juste neuf mois après le début d’avril, qui est l’époque charmante des fleurs nouvelles et de l’herbe douce, et aussi l’époque où le bas-ventre des hommes se pousse de la tête en avant comme un bélier fougueux, et aussi l’époque où les talons des femmes deviennent ronds et peu stables et les font basculer en arrière.

 6. Et, devant cette abondance de Sauveurs, les bergers furent embarrassés. Et ils entraient dans toutes les crèches, et ils demandaient : « Le Sauveur, c’est ici ? On vient pour la chose de l’adoration. »

 7. Et les gens entassés dans les crèches répon­daient : « On connaît, le coup du Sauveur ! Pas­sez votre chemin, va-nu-pieds, il n’y a plus de place ici. » Et ils leur jetaient des trognons de choux et des excréments.

 8. Et les bergers furent découragés, et à la fin il ne restait qu’une seule crèche à visiter.

 9. Or cette crèche était celle où étaient Joseph, Marie et le petit Jésus. Elle se trouvait à l’autre bout de la ville, dans les faubourgs, c’est pourquoi ils ne l’avaient pas encore trouvée. Et, la voyant, ils la reconnurent aussitôt.

11. Car il y avait un écriteau à la porte, et cet écri­teau disait :

VENEZ VOIR

en chair et en os,

le seul, le véritable, l’incomparable MESSIE

Fils de Dieu,

Vraie Vie de Vraie Vie,

Lumière de Lumière,

Flambeau de Flambeau,

dit aussi

CHRIST

et

VERBE

et

AGNEAU DE DIEU

La seule bête au monde

à être née d’une vierge.

(On peut voir et toucher.)

Une stupéfiante curiosité de la nature.

Entrée : 1 drachme

Militaires et bonnes d’enfants  : demi-tarif.

12. Et tout autour il y avait des écriteaux plus petits qui disaient : « UNIQUE ! » « SENSATIONNEL ! » « RENVERSANT ! »,

13. Et Joseph, devant la porte, criait : « Entrez, entrez ! Le spectacle va commencer ! »

14. Et les bergers virent cela, et ils dirent : « Mais nous n’avons pas de drachmes ! Nous sommes de pauvres bergers. »

15. Et Joseph dit  : « Ah, c’est vous, les bergers ? Vous n’êtes pas en avance ! Pour les figurants, c’est par la porte de derrière. Faites le tour. »

16. Et les bergers entrèrent dans la crèche, et ils virent l’enfant Jésus sur sa paille, et ils s’agenouillèrent en rond tout autour de lui, et ils lui offrirent les cadeaux qu’ils avaient apportés.

17. Or les uns avaient apporté du fromage de brebis, d’autres de la laine de brebis, d’autres du pot-au-feu de brebis, d’autres des yeux de brebis pour jouer aux billes, d’autres du placenta de brebis pour faire des farces sales, d’autres des cornes de brebis pour jouer au cocu, d’autres des intestins de brebis pour faire des préservatifs, d’autres des crottes de brebis pour remplacer les olives dans le Martini, d’autres des têtes de brebis pour faire des lampes de chevet, d’autres des anus de brebis pour faire des bagues de fiançailles,

18. Et les petites bergères aux joues rondes, qui n’avaient rien apporté parce que les brebis étaient plus fortes qu’elles, retroussaient leur petite jupe et montraient leur zizi à l’enfant Jésus pour le faire rire.

19. Et les passants qui passaient payaient une drachme, et ils entraient dans la crèche, et ils voyaient toutes ces merveilles, à savoir :

20. Le petit Jésus sur sa paille qui riait aux anges à cause des zizis des bergères, et la Sainte Vierge qui faisait voir sa virginité et pour ceux qui voulaient toucher c’était une drachme de plus, et les bergers alentour qui jouaient au poker les troupeaux de leurs maîtres, et le Saint-Esprit qui volait comme un fou et se cognait aux poutres parce qu’une chouette voulait le sodomiser, et Joseph qui expliquait bien tout et qui disait à la fin : « Voilà. La visite est terminée. N’oubliez pas le guide, s’il vous plaît. »

21. Or le bœuf et l’âne étaient tout resserrés dans un coin, et ils pensaient dans leurs têtes de bœuf et d’âne des pensées de bœuf et d’âne, et ces pensées étaient moroses, et ces pensées étaient telles :

22. « Ce dieu des hommes ne manque pas d’un certain culot pour venir ainsi naître dans une étable habitée sans même demander leur avis aux habitants,

23. Et pour souiller leur litière toute fraîche de sang noir et de placenta, sachant bien qu’il n’y a rien de répugnant pour des animaux herbivores.

24. Et ils se disaient encore que tous ces gens qui piétinaient leur bonne paille avec leurs pieds sales, et qui prenaient toute la place, et qui gueulaient à tue-tête leurs alléluias, et qui brûlaient des choses qui puent dans dès trucs j : dorés, qu’auraient-ils pensés, ces sans-gêne, si le dieu des bœufs, ou celui des ânes, avait décidé de naître - d’une ânesse ou d’une vache vierge, cela va sans dire - au beau milieu de leur salle à manger, hein, hein ?

25. Et l’âne dit au bœuf, dans son langage d’âne : « En vérité, en vérité je te le dis, frère bœuf, ceci ne saurait contenir rien de bon pour nous. Quand les hommes se réjouissent et honorent leurs dieux, c’est en premier lieu les bœufs qui en font les frais, et aussi les veaux, les moutons, les oies, les dindes et les poulets. Et l’âne a beau être un animal impur, sa graisse est bien assez pure pour faire des bougies. »

  26. Et le bœuf et l’âne sentirent la crainte tordre les boyaux de leur ventre, et ils fientèrent leur fiente suivant l’usage et la coutume de leur espèce, savoir  : l’âne crottant son crottin, le bœuf bousant sa bouse.

27. Or la foule dans la crèche était toujours plus nombreuse, et à la fin quelqu’un dit : « C’est ce bœuf et cet âne qui tiennent toute la place. Et ils répandent sur nous leur fiente de puanteur et de calamité. »

28. Et ce quelqu’un dit encore : « Écoutez, ô frères qui croyaient en Jésus, j’ai une idée. Tuons le bœuf et faisons-le rôtir, et faisons un banquet en l’honneur de tout ça. »

29. Et il dit encore : « Quant à l’âne, tuons-le aussi, bien qu’il soit impur, et prenons sa graisse, elle sera bien assez pure pour fondre des bougies. »

30. Et tous les autres dirent « Alléluia ! » et ils tuèrent le bœuf et l’âne, et ils firent rôtir le bœuf, et ils fondirent l’âne en bougies, et les bergers coururent chercher leurs moutons, et l’on tua les moutons, et on les fit rôtir, et d’autres allèrent quérir des volailles de toute sorte selon leur espèce, et d’autres rapportèrent des marrons pour les coudre dans le tendre ventre des volailles,

31. Et d’autres coururent jusqu’à la mer salée, et ils plongèrent dans la mer, et ils arrachèrent l’huître pensive à son rocher natal, et d’autres rapportèrent des tonneaux de vin,

32. Et l’on mangea, et l’on but, et l’on rota, et l’on vomit, et au dessert on distribua des chapeaux de papier, et des serpentins, et des mirlitons dérouleurs, et l’on se mélangea un peu dans la paille, et le lendemain tout le monde fut malade, et on en parla pendant toute une année,

33. Et ce fut le premier réveillon.

 

Illustration: Merci à Delize

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